la frustration de ne pas savoir est à ce point anxiogène que l'exorciser par des certitudes demeure le moyen le plus couru - bien que d'une efficacité hasardeuse - par lequel toute personne lutte contre l'idée de perte de contrôle de son destin. Qu'on se le dise et y réfléchisse avant de dire tout sur n'importe quoi et n'importe quoi sur tout." (surtout !)

Lors d'une émission diffusée il y a quelques années sur un plateau de France 5 (un C dans l'air), une fois encore le spectacle m'a été fait de professionnels de la recherche et des sciences ("dures" !) tapant à coups de masse sur le fait de deviner le passé de quelqu'un et prévoir l'avenir. La question est récurrente. Le conflit entre la pensée rationaliste et la pensée magique ne l'est pas moins. Je ne souhaite pas entrer ici dans le débat sur la magie, sa réalité, son efficience. C'est plus sur les motivations de ceux qui n'ont de cesse à vouloir ôter toute crédibilité à quelques praticiens de l'astrologie ou de la cartomancie que je m'interroge. Je ne m'attacherai pas davantage à analyser la construction probablement motivée des messages diffusés par cette émission puisqu'à l'évidence s'agit de promouvoir la croyance en la supériorité de la méthode scientifique.

Recherche en sciences et dialectique objet/sujet 

se regarderBeaucoup de chercheurs (de "scientifiques"...) travaillent dans des domaines reconnus et très positivement connotés, revêtus du prestige de l'exactitude et du sérieux, comme la physique, la mathématique. D'autres, y compris les médecins - bien qu'avant tout hommes de l'Art - s'inspirent de la méthode scientifique appliquée à la biologie, la physiologie, ce qui les rapproche intellectuellement de l'humain et par conséquent de situations contaminées par des processus émotionnels ; c'est alors que le chercheur devient tout à la fois objet et sujet, désormais enlisé dans ce paradoxe, conduit à devoir effectuer des ajustements continus (inconscients ou conscients) entre ces deux positions.

Les sciences dites "humaines" relèvent tout particulièrement de cette discordance puisqu'elles cherchent à comprendre le comportement de l'être humain, ce qui éclaire l'évolution épistémologique de celles-ci et notamment la pluridisciplinarité qui s'impose de plus en plus, en relation avec les neurosciences, comme il en fût assez précocement avec la physiologie pour la psychologie, l'ethnographie et la démographie pour la géographie, pourtant simple science descriptive (à l'instar des deux précédentes toutefois), laquelle s'appuie aussi sur l'économie, science doublement descriptive et conjecturale. J'ai pu observer que les astronomes sont globalement plus hostiles aux arts divinatoires et à l'astrologie que ne le sont les astrophysiciens (Paul Couderc VS Hubert Reeves). Si Camille Flammarion paraît faire exception à ce constat lapidaire, c'est sans doute qu'il appartint à un siècle dépassé et suranné. Que dire de Tycho Brahé et de Johannes Kepler, eux-aussi astrologues ? J'ai aussi observé que les physiciens investis en physique quantique ne se commettaient guère à venir exhiber leurs arguments sur les voyants devant un journaliste à la recherche de sensationnel. Je relève en revanche de nombreux indices dans les propos tenus et les images diffusées qui dénotent le biais cognitif et le parti-pris. Pourquoi alors ? Je les relève parce que je me sens concerné comme croyant en "ces choses" et parce que je me plais à les pratiquer avec un détachement nécessaire. Mais encore parce que le souci à peine dissimulé des contradicteurs, de dénoncer des pratiques frauduleuse, reste à mon sens digne lui aussi d'intérêt.

Analyse psychologique du pourfendeur de charlatans 

L'approche psychanalytique de la motivation de certains scientifiques à discréditer les tirages de cartes et leurs praticiens ne saurait ignorer que la névrose n'y est pas étrangère. Il y a en effet quelque mécanisme de défense à l'œuvre dans ces exercices répétés mais apparemment fort peu efficients à détourner le bon peuple de l'emprise des cartomanciens, des marabouts et des astrologues, les mettant tous dans le même sac. Recourir à la psychanalyse pour argumenter aura de quoi susciter des railleries de la part des rationalistes et scientistes invités par France 5 à un lynchage correctement préparé.

séance de psychanalyse

L'hermétisme de la psychanalyse, sa confidentialité et son goût consommé de l'entre soi lui font beaucoup de tort aux yeux de scientifiques patentés, mais guère aux psychiatres - car docteurs en médecine - dont un nombre non négligeable s'improvise psychanalyste. L'intellectualisme volontiers condescendant de certains psychanalystes vaut à leur pratique de vives attaques depuis la philosophie contemporaine, la religion et le nazisme (et feu le stalinisme et le franquisme). Peut-on néanmoins ignorer le fait du comportement paranoïaque ou plus simplement l'insistance de l'être humain à se protéger de l'anxiété de quelque manière que ce soit ? Il semble à cet égard que l'opiniâtreté de certains membres de la communauté scientifique donne à corroborer ce fait comme une donnée concrète et objective, susceptible d'investigation par la méthode scientifique, ainsi que l'a déjà entrepris la psychosociologie, bien que ses modèles restent à affiner.

Névrose, quand tu nous tiens 

Pour autant qu'une conduite névrotique soit le reflet d'un compte à régler avec soi-même et son histoire personnelle, cela donne à réfléchir sur ce que projette le contradicteur revêtu de scientificité à l'endroit de la cartomancienne de quartier. Mais ce n'est peut-être pas cette cartomancienne-là ou cet astrologue qui vient se pâmer devant des millions de téléspectateurs que visent les critiques mais encore ce qu'ils représentent, ce qu'ils montrent, une sorte de miroir déformant de l' "ego", de l'idéal de soi, parmi lesquelles représentations certaines fonctionnent bien que refoulées car anxiogènes. La régularité, le ton et la technicité du discours, associés à la redondance des unités de sens reflètent le caractère névrotique des argumentaires visant les pratiques de voyance. Le fait est aussi que les praticiens de ces arts tant décriés se sentent solidaires, investis jusqu'à être habités par une passion, ce qui provoque chez beaucoup une réponse tout à l'image de celle de leurs attaquants ; vive et insistante, plus ou moins technique et assez maladroitement argumentée.

névrose

L'insistance comme indice de narcissisme et de mauvais goût 

Pour autant que les uns et les autres restent conscients de ce qui les pousse à insister, on peut assez légitimement s'interroger sur la connaissance qu'ils ont de ce qui les y invite si fort, de leur capacité à discerner réalité et délire. L'insistance à vouloir discréditer tout ce qui s'écarte des modèles standards de la réalité tiendrait-elle alors de la psychose ? Ceux qui sous couvert de l'autorité intellectuelle que leur confère l'appartenance à un cercle scientifique, parviendraient-ils à dissimuler une psychose ? Le danger que - le cas échéant - ce genre de fou représente pour la collectivité est de fait sous-estimé, tant la croyance en la toute puissance de la science est à ce jour très répandue. Si le spectacle d'une polémique entre une voyante et un professeur d'astronomie offre l'apparence d'un pugilat verbal, c'est que celui-ci n'est rien d'autre qu'une discussion entre malades mentaux, à ceci près que le contexte favorise le professeur du moment que cet échange se produit hors hôpital psychiatrique. Les uns comme les autres sont probablement des histrions qui ont des choses à se prouver à eux-mêmes, un défi à relever, une consistance à maintenir. Car ce qui relève du fonctionnement cérébral reste soluble dans la vie intérieure de l'être humain, ses représentations qu'on peut aisément manipuler, mais encore une dimension résolument personnelle, contrefort de la spiritualité, irréductible à des échanges physico-chimiques. C'est alors probablement une forme de réductionnisme qui motive les polémiques sur la voyance et l'astrologie, c'est à dire un biais cognitif à caractère viral, qui peut se construire en représentation collective, voire nourrir des idéologies, et donc, influencer l'histoire et ses interprétations, processus cognitif dont on peut mesurer la réalité et les effets en matière de racisme ou d'homophobie par exemple.

Congruence modulo fric 

Les arts divinatoires restent cependant très prisés dans tous les milieux, qu'on mette cela sur le compte de l'angoisse existentielle fondamentale ou d'un goût romantique pour le fantastique et le merveilleux. N'en déplaise aux disciples de la rationalité, ces aspirations méritent un peu de mansuétude à défaut de respect. Il est par ailleurs remarquable que les scandales médiatisés mettant en cause la voyance et ses avatars sulfureux confinent invariablement à des considérations à caractère pécuniaire. Les débats sur l'astrologie finissent par déraper sur les voyantes et le chiffre d'affaire des charlatans ; je pense alors au "point Godwin" sauf qu'ici on ne boucle pas sur les nazis.

Est-ce finalement le chiffre d'affaire généré par le secteur des arts divinatoires qui au fond dérange, y compris des hommes de science qui ont certainement mieux à faire qu'épuiser leur intelligence à nier en les exécrant certains contours obscurs du réel ? Qu'y a-t-il au fond à gagner de considérer les arts divinatoires comme des ennemis de "la science" ? Ma conviction est qu'en faire la demande aux principaux concernés ne saurait avoir de réponse sans que ceux-ci n'aient eu l'expérience du divan ! (avant celle du divin.) Je pense que vous comprenez ce que je signifie. En cas contraire, dites-vous que la psychanalyse est un viatique en direction du connais-toi toi-même et qu'elle consiste à guider l'analysé à trouver des réponses très personnelles à l'emprise névrotique de certaines délectations moroses et leur association à des bénéfices secondaires activement déniés.

Épilogue 

Il reste que la frustration de ne pas savoir est à ce point anxiogène que l'exorciser par des certitudes demeure le moyen le plus couru - bien que d'une efficacité hasardeuse - par lequel toute personne lutte contre l'idée de perte de contrôle de son destin. Qu'on se le dise et y réfléchisse avant de dire tout sur n'importe quoi et n'importe quoi sur tout.

liens :

un exemple de propos passionnés et délirants chez pseudo-sciences.org
Michel Maffesoli et la polémique autour de la thèse d'Elisabeth Teyssier sur l'Astrologie
Et vous n'avez encore rien vu ... - Critique de la science et du scientisme ordinaire
Bodin Cyrille, , « La zététique ou les usages multiples d’une mise en récit scientiste du monde social », Les Enjeux de l’Information et de la Communication, n°22/4, 2021, p.77 à 89
 

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