Ce chauve magnétique voyage dans d’autres univers aussi étranges que son filleul. La magie, la “magick”, celle du chaos, paraît un sujet qui l’intéresse vivement comme peut en témoigner, sur la toile, la contiguité de vidéos de ses interventions avec d’autres traitant d’occultisme. Grant Morrison est familier de la manière dont on élabore un sigil. Nul doute qu’il s’est déjà livré à cette opération par jeu ou avec sérieux, les deux probablement. La question de la magie participe à ses interrogations sur le sens de la vie et au pouvoir de chacun à être l’auteur exclusif de son destin. Pour Grant Morrison, le langage écrit est un instrument créé pour contrôler la pensée et asservir les humains.

Langage 

Le langage est-il un instrument détourné de sa fonction première et essentielle : la communication, le partage ? L’écriture et le choix du support confèrent à la communication une dimension toute nouvelle en lui assurant une victoire sur la toute puissance du temps, propice à une forme de transmission désormais émancipée des aléas de la seule transmission orale. On sait néanmoins qu’il n’en est pas ainsi car c’est très rapidement, dans l’histoire de l’humanité, que le langage écrit va devenir un instrument de contrôle des masses et de la pensée. Ce qui a été dit et entendu a le pouvoir de devenir une cognition visuelle s’ajoutant à l’auditive. Et puis il y a eu la révolution de l’imprimerie, celle de la photographie et du cinéma, puissants outils de propagande.

Orgie de signifiants 

Aujourd’hui, textes, fichiers audio et images s’associent dans un internet foisonnant et chaotique, objet de toutes les inquiétudes de pouvoirs plus ou moins démocratiques et (presque) irrémédiablement dépassés par la part de liberté laissée à chacun. Ces orgies d’images, de mots et de sons entrent en résonance avec notre psyché par les émotions qu’ils provoquent en nous obligeant alors à élaborer tout ce matériel dans des sentiments également stéréotypés et manipulés. Quand nous nous sentons à la fois submergés mais réticents, c’est alors notre inconscient qui reçoit notre refoulé sans garantie que ce dernier ne soit le ferment de notre hypothétique adhésion aux comportement attendus de nous.

Grant Morrison
Grant Morrison


Verbaliser - Déconstruire - ... - Oublier 

méphistophélèsGrant Morrison nous laisse entrevoir que travailler sur le langage écrit – comme on le ferait avec de la pâte à modeler – en fabriquant des sigils, se donne alors comme une (re)prise de pouvoir sur le dictat d’une réalité imposée. Fût-ce Méphistophélès qui inspirât à Austin Osman Spare la manière d'en créer et à Grant Morrison de jouer avec, un sigil est un instrument magique pour atteindre un but, cupide ou aux antipodes de tout vice ; c'est une question de mentalité.

Écrire son désir en commençant par “Je veux…” , “Je souhaite…“, ou encore “Que…” au mode subjonctif, encore que ce dernier puisse évoquer quelque chose de l’ordre de l’hypothétique.

Le choix du mode est capital, l’impératif peut irriter les dieux ! Éliminer les voyelles (mais pas nécessairement), éliminer les lettres qui se répètent, former une nouvelle phrase dans un langage d’outre monde volontiers nommé “ouranien barbare” et se servir d’elles pour élaborer une sorte de signe, de symbole abstrus, trace ultime de la volonté de changer l’ordre des choses, voici la technique de l’Art. Sauver quelque voyelle ? Ou plusieurs ? Il eût alors été loisible de constituer une phrase énigmatique, inconnue, obscure, dont la prononciation en forme de mantra pût devenir l’invocation à quelque esprit surnaturel au service de notre but. Mais pourquoi pas en ajouter aux consonnes restantes ? Celles qu’on voudra ! Pour faire claquer une mélopée aux accents plus barbare encore, ou une élégante invocation, selon l’humeur …


Il s’agit de matérialiser son désir en l’écrivant sur un bout de papier. Tout est à l’avenant quand il s’agit de pratiquer la Magie du Chaos !


Mais qu’est-ce qu’un “sigil” ? Du latin “sigillare” ou “sceller”, le terme sigil devient dans la langue de Shakespeare le terme désignant un sceau visant à symboliser une entité surnaturelle comme il en était dans les pratiques occultes de la fin du moyen-âge et de la renaissance, mais encore la représentation symbolique et hermétique de la volonté du magicien ainsi que l’a développé Austin Osman Spare considéré comme l’inventeur de la création de sceaux dans une forme de magie moderne aujourd’hui plus connue sous cette dénomination de “Magie du Chaos” ou “Magick” par les Anglo-Saxons.

Il s’agit de matérialiser son désir en l’écrivant sur un bout de papier, puis effectuer des transformations sur le texte en éliminant les lettres qui se répètent puis en les ré-arrangeant de sorte à former une figure énigmatique, plaisante, mais définitivement sybilline pour que la conscience surveillée par le flic de la psyché, ce Surmoi castrateur décrit par le père de la psychanalyse, cette instance qui nous dit que la magie n’existe pas, ne soit dérangée par son message inhibiteur de la volonté d’accomplir le désir.

La trace énigmatique de ce désir ainsi matérialisé devra être détruite, et oubliée, sinon l'invocation obscure qu'on pourra psalmodier parfois, désormais dépouillée du souvenir de ce qui la motiva.

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